Titres-services en Wallonie : un modèle sous tension structurelle

Titres-services en Wallonie : un modèle sous tension structurelle

Introduction

La PAW a pu consulter le rapport IDEA sur les titres-services commandité par le gouvernement wallon et présenté en commission le 19/05/2026.

Nous vous en proposons une synthèse ainsi qu’une lecture critique.

Un dispositif central… mais de plus en plus fragile

Instauré en 2001 pour développer les services de proximité, le dispositif des titres-services est aujourd’hui un pilier des politiques publiques wallonnes. Depuis sa régionalisation complète en 2016, il poursuit trois objectifs officiels :

  • favoriser l’emploi des publics peu qualifiés,
  • lutter contre le travail informel,
  • soutenir la conciliation entre vie privée et professionnelle.

Sur le papier, le compromis semble vertueux : un système triangulaire associant pouvoirs publics, entreprises agréées, travailleurs et utilisateurs, soutenu par une subvention publique importante (plus de 19 € par titre-service en 2024).

Dans les faits, l’évaluation récente du dispositif (2021‑2024) montre un équilibre de plus en plus précaire. Le système repose sur des arbitrages permanents entre accessibilité pour les ménages, rentabilité pour les entreprises, conditions de travail pour les aide-ménagères et soutenabilité budgétaire pour la Région.

👉 Toute évolution en faveur d’un acteur se fait au détriment d’un autre. C’est précisément ce qui fragilise l’ensemble.

Un secteur en recomposition… et en contraction

Derrière l’apparente stabilité du dispositif, plusieurs signaux faibles convergent vers une dégradation structurelle.

Moins d’entreprises, mais plus de concentration

Entre 2021 et 2024, le nombre d’entreprises actives a chuté de 13,5 %, avec une accélération récente des cessations d’activité.

Cette contraction ne relève pas d’un simple ajustement :

  • les cessations sont largement supérieures aux créations,
  • de nombreuses entreprises disparaissent de manière contrainte,
  • près d’1 entreprise sur 5 active en 2020 a cessé ses activités en 2024.

Dans le même temps, l’emploi se concentre :

  • une minorité de grandes entreprises concentre plus de 40 % des travailleurs,
  • les petites structures (dont les ALE et ASBL) restent nombreuses mais pèsent peu économiquement.

👉 Autrement dit : le modèle s’éloigne progressivement de son ancrage local et social initial.

Une dualisation du secteur au détriment de l’économie sociale

L’évaluation met en évidence une recomposition nette des acteurs :

  • Les entreprises commerciales dominent désormais largement
    → ~60 % des titres-services et 64 % de l’emploi
  • Les entreprises d’insertion gagnent du terrain
    → croissance de l’activité et de l’emploi (+10 %)
  • Les structures publiques et associatives (CPAS, ASBL, ALE) reculent fortement
    → baisse d’activité pouvant atteindre −30 %

👉 Ce basculement n’est pas neutre :
il correspond à un glissement d’un modèle socio‑territorial vers un modèle plus marchand, où les objectifs d’insertion passent au second plan.

Pour les ALE, ce constat est particulièrement critique : leur rôle historique d’ancrage local et d’accompagnement des publics fragilisés semble progressivement marginalisé.

Un marché du travail sous pression

Sur le plan de l’emploi, les tendances sont également préoccupantes :

  • baisse du nombre total de travailleurs depuis 2019 (−8,1 %)
  • diminution encore plus marquée du volume de travail (−9,9 % en ETP)
  • vieillissement marqué de la main-d’œuvre
    → 1 travailleur sur 3 a plus de 50 ans

Ces évolutions traduisent plusieurs fragilités :

  • difficulté à attirer de nouveaux travailleurs,
  • conditions de travail peu soutenables,
  • dépendance à une main-d’œuvre vieillissante.

👉 Le modèle repose de plus en plus sur des travailleurs déjà présents… sans renouvellement suffisant.

Un équilibre financier et politique de plus en plus instable

Pour répondre aux tensions du secteur, les autorités ont multiplié les ajustements :

  • hausse progressive du prix des titres-services (2024‑2025),
  • augmentation de la subvention aux entreprises,
  • encadrement partiel des pratiques (formation, durée du travail).

Mais ces mesures révèlent surtout un problème de fond :
➡️ le modèle économique initial n’est plus soutenable dans sa forme actuelle.

Le dispositif est aujourd’hui pris dans une contradiction majeure :

  • maintenir un prix accessible aux ménages,
  • assurer des conditions de travail décentes,
  • garantir la viabilité des opérateurs,
  • contenir le coût pour les finances publiques.

👉 Aucun de ces objectifs ne peut être pleinement atteint simultanément.

Vers une remise à plat du modèle ?

Le dispositif des titres-services n’est pas en crise ponctuelle, mais en tension structurelle.

La diminution du nombre d’acteurs, la concentration économique, le recul des structures de l’économie sociale et les difficultés de recrutement ne sont pas des phénomènes isolés — ils participent d’une transformation profonde du système.

Pour les ALE wallonnes, cette évolution pose une question centrale :
➡️ le dispositif remplit‑il encore réellement sa mission d’insertion et de service de proximité ?

Réformer les titres-services : entre ajustements techniques et refondation nécessaire

L’évaluation du dispositif ne se contente pas de poser des constats : elle ouvre également plusieurs pistes de réforme. Mais à y regarder de plus près, celles-ci restent largement inscrites dans une logique d’ajustement du système existant, alors que les problèmes identifiés relèvent en grande partie d’un déséquilibre structurel.

1. Rééquilibrer le financement… ou repenser la logique même du modèle ?

La recommandation centrale du rapport consiste à rééquilibrer le financement du dispositif :

  • meilleure répartition des coûts entre usagers et pouvoirs publics,
  • hausse progressive des prix,
  • maintien ou adaptation des aides publiques.

Lecture critique

Cette approche pose plusieurs limites :

  • Elle part du principe que le modèle est globalement valide, mais sous-financé
  • Elle n’interroge pas le principe d’un service fortement subventionné, mais ouvert à tous les publics, y compris les ménages aisés
  • Elle reporte une partie de l’effort sur les utilisateurs, avec un risque direct : → baisse de la demande
    → recul de l’emploi

👉 Pour les ALE, la question est plus fondamentale :

faut-il continuer à financer massivement un service universel… ou recentrer les moyens publics sur les publics prioritaires ?

Piste alternative (vision PAW)

  • cibler davantage les aides vers les ménages fragilisés
  • introduire une modulation sociale plus forte du prix
  • conditionner les subventions aux entreprises à des objectifs sociaux réels

2. Améliorer l’attractivité du métier : un objectif affiché mais peu structurant

Le rapport insiste logiquement sur la nécessité de renforcer l’attractivité du métier :

  • amélioration des conditions de travail,
  • formations,
  • encadrement plus structuré.

Lecture critique

Ces mesures vont dans le bon sens… mais restent insuffisantes face à la réalité :

  • travail physiquement pénible
  • temps partiel structurel
  • salaires peu attractifs
  • forte pénibilité et absentéisme

👉 Le problème n’est pas seulement l’attractivité :
il s’agit d’un modèle d’emploi structurellement fragile.

Piste alternative (vision PAW)

  • garantir un volume d’heures minimum plus élevé et réellement effectif
  • renforcer le rôle d’accompagnement socio-professionnel
  • reconnaître et financer pleinement le temps d’encadrement (souvent porté par les ALE et l’économie sociale)

👉 En d’autres termes : sortir d’une logique de simple « job de transition » vers une logique de métier durable.

3. Mieux encadrer les entreprises : un enjeu clé souvent sous-estimé

Le rapport propose de mieux orienter les financements publics vers les entreprises et d’encadrer davantage leurs pratiques.

Lecture critique

C’est sans doute l’un des points les plus stratégiques… mais aussi les plus sensibles :

Aujourd’hui :

  • les mêmes subsides financent des modèles très différents
  • entreprises commerciales et acteurs de l’économie sociale sont soutenus de manière proche
  • les contraintes sociales sont très inégalement réparties

👉 Résultat :

les acteurs qui investissent le plus dans l’accompagnement sont aussi les plus fragilisés économiquement.

4. Digitalisation : une modernisation nécessaire, mais porteuse d’inégalités

Le rapport encourage une transition vers des titres-services 100 % numériques, en s’inspirant notamment de la Flandre.

Lecture critique

Si la digitalisation peut améliorer la gestion, elle comporte plusieurs risques :

  • exclusion des publics peu à l’aise avec le numérique
  • complexification pour certains travailleurs
  • perte de proximité (notamment pour les ALE)

👉 Le discours technologique masque souvent une réalité :

la modernisation administrative peut éloigner le dispositif de ses publics les plus fragiles.

Piste alternative (vision PAW)

  • accompagner activement les publics dans la transition
  • financer les structures locales comme relais de proximité

5. Recentrer la finalité du dispositif : la question centrale évitée

Enfin, le rapport évoque la nécessité de renforcer les effets d’insertion et la valeur sociale du dispositif.

Lecture critique

C’est sans doute la recommandation la plus importante… mais aussi la moins développée.

Car elle pose la vraie question :

👉 Le dispositif sert-il encore prioritairement à

  • créer de l’emploi pour les publics éloignés
    OU
  • soutenir un marché de services à domicile ?

Aujourd’hui, la réalité semble claire :

  • montée des acteurs commerciaux
  • concentration du marché
  • recul relatif des structures d’insertion

👉 Le dispositif glisse progressivement vers un quasi-marché des services domestiques subventionnés.

6. Vers quelle réforme ? Trois scénarios possibles

Pour clarifier les débats, trois trajectoires peuvent être envisagées :

🔵 Scénario 1 : Ajustement du modèle actuel

  • hausse des prix
  • amélioration marginale des conditions
  • régulation légère

➡️ Risque : prolonger les tensions sans les résoudre

🟡 Scénario 2 : Régulation renforcée

  • encadrement strict des entreprises
  • meilleure redistribution des aides
  • revalorisation du travail

➡️ Avantage : corriger certaines dérives
➡️ Limite : complexité et résistance du secteur

🔴 Scénario 3 : Recentrage social (vision PAW)

  • ciblage des aides sur les publics fragiles
  • priorité aux acteurs de l’économie sociale
  • intégration forte dans les politiques d’insertion
  • financement du rôle d’accompagnement

➡️ Avantage : cohérence avec les objectifs initiaux
➡️ Enjeu : choix politique assumé

Conclusion : une réforme technique ne suffira pas

Les pistes proposées dans l’évaluation vont globalement dans le bon sens, mais elles restent insuffisantes pour répondre aux déséquilibres structurels du modèle.

Pour les ALE wallonnes, l’enjeu n’est pas seulement de corriger le dispositif :

il s’agit de décider quelle est sa finalité réelle.

  • Un outil d’insertion ?
  • Un service universel à domicile ?
  • Ou un marché subventionné ?

👉 Tant que cette question restera sans réponse claire, les réformes risquent de rester partielles… et les tensions, durables.